Lettre inédite du curé Étienne Chartier en exil

Nous vous présentons l’intégralité d’une lettre inédite du curé Étienne Chartier, alors en exil à West Troy, aux États-Unis, dans laquelle il relate, d’une manière sans équivoque, son implication dans les rébellions de 1837-1838 :

Cher monsieur,

Je regrette beaucoup que vous ayez été absent lorsque je passai chez vous dans le cours du mois dernier. Je crus dans le temps que je repasserai par chez vous en m’en retournant; mais dans le cours de mon excursion, les circonstances m’ont fait me décider autrement et j’ai repassé la ligne par Wighgate.

Mon cher, je suis tenace dans nos affaires politiques, j’ai été puni par le gouvernement civil et par le gouvernement ecclésiastique comme si j’eusse été un des premiers chefs; la punition a eu un effet contraire à celui qu’on en attendait et m’a réellement mis dans une position à être en vérité un des premiers chefs. Je suis décidé à user de l’influence que les circonstances m’ont données que je n’ai point recherchée; mais Dieu m’est témoin que je ne désir en user que pour l’intérêt du catholicisme en Canada et pour empêcher le plus de mal que je pourrai et donner la meilleure direction possible à nos affaires. J’ai été persécuté pour n’avoir pas adopté le parti de la majorité du clergé; mais je crois que le temps n’est pas loin (si déjà il n’est pas arrivé) où le clergé du Bas-Canada se mordra les pouces de la conduite déshonorante et scandaleuse pour les ennemis du catholicisme, qu’il a tenue dans les derniers événements et cela d’après une interprétation fausse des écrits de Saint-Paul et de Saint-Pierre démentie par des papes des universités de théologie et l’Épiscopat d’autres nations, et aussi en donnant à l’Encyclique du pape actuel un sens et une force qu’elle n’a pas et lui faisant dire ce qu’elle ne dit pas.

Je me rends la semaine prochaine à New York, pour de là m’embarquer pour Paris. Je n’y vais pas pour me promener, mais j’y vais pour travailler. Si mes efforts sont couronnés de succès, vous apprendrez bientôt ce que je suis allé faire.

Je suis passé par votre grande ligne où est bâtie cette synagogue de perversion du ministre Boussy. Il me serait avantageux et je désirerais beaucoup avoir votre témoignage sur cette affaire, savoir que cette église protestante a été bâtie et pourvue d’un ministre protestant français pour la perversion des catholique et cela aux frais des loyaux protestants, le terrain donné par le gouvernement du Canada : j’aimerai à savoir s’il y a titre d’amortissement donné par le gouvernement pour assurer cet établissement. Le nombre de familles catholiques qui se sont déjà laissées prendre dans les filets de Boussy, et si à votre opinion il est probable qu’un plus grand nombre se laissent séduire, s’il y a apparence que de semblables établissements protestants serait fondés dans d’autres paroisses et si déjà il en est parlé dans le public : et tous autres renseignements sur cet important sujet; je ne vous demande pas de me dire si dans votre opinion le mécontentement des Canadiens catholiques contre leur clergé à cause du parti politique qu’il a embrassé en faveur du gouvernement n’est pas la principale cause de cette défection parmi les catholiques, mais si vous juger à propos d’insérer cette opinion là dans votre certificat, la chose pourrait être avantageuse. Un tel certificat, si vous avez la complaisance de me l’envoyer, me sera utile et je vous garanti que l’usage que je pourrai en faire tournera au profit de la religion et du clergé. Dans quelques mois, je vous dirai pourquoi je désire avoir ce certificat que vous me signerez comme curé de cette grande ligne qui se trouve dans votre paroisse. Vous pouvez l’adresser à The Revd M. Chartier No 247 Greenwich St. New York ». Vous écrivez ce certificat sur la première page de votre lettre, et si vous avez quelque chose de particulier à m’écrire, ce sera sur la troisième page, afin que je puisse déchirer votre lettre en deux, savoir le certificat à part au bas duquel vous n’oublierez de mettre mon nom pour montrer que c’est à moi qu’il est adressé.

Mon cher, notre avenir est sérieux, il exige de la prudence et des efforts de la part de tous les honnêtes gens. Je crois la Révolution nécessaire aujourd’hui, car si elle ne se faisait pas, nos institutions sont menacées d’une destruction certaine : le clergé craint cette même destruction de la part des Patriotes, mais le clergé calomnie sa masse de ses propres concitoyens; et je maintiens encore qu’il est faux que les Patriotes aient jamais visé à la destruction de la Religion et de l’établissement catholique en Canada à l’exception de deux ou trois écervelés aujourd’hui tombés dans le mépris des autres Patriotes.

Vous avez tenu une conduite prudente au milieu de la tourmente politique. Je vous en fait mon compliment, continuez de même. Il serait à désirer que notre prédécesseur et quelques-uns de vos voisins usant la même sagesse; il en serait mieux pour eux, pour leur ministère et pour la religion en général, et peut-être qu’aujourd’hui, on ne verrait pas une Église calviniste dans la grande ligne de la paroisse de Saint-Valentin.

Je suis de tout mon cœur, votre dévoué ami.

Étienne Chartier

West Troy, 10 janv. 1840

Référence :

Musée de la Civilisation, Collection du Séminaire de Québec, Fonds Viger-Verreau, P32/59, no 154, lettre du curé Étienne Chartier, 10 janvier 1840.

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