La conspiration des canons

Cette semaine, nous vous présentons un récit à faire sourire. C’est en faisant des recherches au Centre de recherche Lionel-Groulx, à Montréal, que nous avons trouvé cette histoire saugrenue, datée d’avril 1838 ; elle a été rédigée, par un auteur inconnu, à la nouvelle prison de Montréal, alias la prison du Pied-du-Courant, sous le titre évocateur suivant : « Conspiration des canons » :

Il y a quelques semaines, le shérif apprit, ne sais comment, que les prisonniers d’État s’occupaient activement à fondre des canons, recevaient provision de poudre dans des pains, et étaient sur le point d’opérer leur évasion à force ouverte. L’honorable shérif ne perd point de temps, il accourt ici étoffant presque dans sa graisse et tout essoufflée de loyalisme. Les gardes sont à l’instant doublées, et les sentinelles multipliées sur tous les points, ont ordre de tirer sur le premier prisonnier qui ouvrira sa fenêtre, car on craignait que les ouvertures ne servissent d’embrasures aux canons en question. L’honorable conseiller aidé de son bras droit M. Spirs, s’assure de plusieurs prisonniers que l’on fouille jusque dans les plus petits replis de leurs vêtements, mais on ne  trouve ni canon ni poudre. Cependant, on menace de mettre immédiatement aux fers ceux chez lesquels il serait trouvé la moindre chose suspecte. Une espèce de terreur se répand dans la prison. Les pauvres reclus cachent tout ce qui pourrait être pris pour des ustensiles d’artilleurs, et l’on fait disparaître jusqu’aux choses les plus indifférentes. L’honorable shérif aurait dans son empressement pu prendre un vieux chandelier, le manche d’une savonnette, pour l’affût d’un canon, ou une lavette à vaisselle pour un escouvillon. Les recherches se continuent partout avec une grande activité et l’on arrache grossièrement et forcément aux pauvres prisonniers des bouts de bois et autres objets que la peur fait prendre pour des instruments de fondeur. Enfin, l’investigation du loyal seigneur de St-Ours est couronnée succès. Quel important et profitable rapport à faire à son maître. Ce n’est pas précisément le Gun powder Plot, mais bien la conspiration des canons bien et dûment découvrit par le plus fidèle sujet de S. M. la Reine Victoria. Le royalisme est bien la cause légitime; elle est victorieuse partout. L’on trouve donc dans le coin d’une cellule deux canons nouvellement fondus; l’un était évidemment un canon de siège à moitié ébauché, c’est-à-dire, où le mandrin perforateur n’avait pas encore porté le dernier poli, mais l’on trouva tous les matériaux nécessaires à sa monture. L’autre était une pièce de campagne bien et dûment montée sur son affût et ses roues. C’est dommage pourtant, qu’après être un peu revenu de l’enthousiasme qu’avait inspirée à notre honorable son zèle loyal, il ait ordonné que l’on prit la dimension des pièces en question, afin que le commandant des forces sur à quoi s’en tenir. Il s’est donc trouvé que la plus longue des pièces n’avait pas quatre pouces, et l’examen de plusieurs prisonniers constate que c’était tout simplement un restant de tuyau de pompe qu’un prisonnier s’était amusé à boucher et à monter sur des petites toues pour l’envoyer en cadeau à son petit garçon. Et que l’autre, c’est-à-dire le canon de siège, était une seringue commencée par un dé… politique dans les régions inférieures de la pré… et qu’il destinait à la destruction des myriades de punaises qui fourmillent dans les donjons et tourmentent cruellement les malheureux prisonniers.

Le texte anonyme est signé par « un prisonnier ». Il nous est carrément impossible de déterminer de qui il s’agit, puisqu’ils étaient plusieurs centaines d’individus incarcérés au même moment !

Quoi qu’il en soit, il est pourtant vrai que le zèle du shérif de Montréal, François-Roch de Saint-Ours (1800-1839), a fait rager les patriotes emprisonnés au Pied-du-Courant. De Saint-Ours était d’ailleurs surnommé ironiquement « l’ours » à la prison. Nommé à la charge de shérif le 3 avril 1837, cet ex-député patriote, devenu chouayen (canadien français traître à la cause patriote) par l’acceptation d’un poste au Conseil législatif, était devenu l’ennemi juré de tous les insurgés enfermés à la prison « neuve » de Montréal.

Cette anecdote savoureuse vous sera aussi racontée dans l’exposition 1837-1838 : Rébellions – Patriotes vs Loyaux qui se déroule à Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, du 6 novembre 2007 au 27 avril 2008.

Référence :

Archives du Centre de recherche Lionel-Groulx (C.R.L.G.), Fonds des familles Girouard et Berthelot, P4/A2a, 3.7, Conspiration des Canons, Nouvelle Prison de Montréal, datée d’avril 1838, auteur inconnu.

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