Un duel opposant un patriote à un soldat

Voici une de ces anecdotes tirées de l’ouvrage d’Aegidius Fauteux : Le duel au Canada. J’y ai déniché une histoire de duel opposant un patriote bien connu à un soldat qui l’est tout autant.

L’événement se déroule le 27 octobre 1837. Les deux belligérants qui s’opposent dans cette « affaire d’honneur » sont nul autre qu’Édouard-Étienne Rodier et le lieutenant A. H. Ormsby du 32e Régiment. En 1837, Rodier est l’un des avocats les plus en vue de la province, orateur infatigable, député de l’Assomption, sans nul doute l’un des patriotes les plus véhéments. Il sera présent à l’escarmouche entre les Fils de la Liberté et le Doric Club le 6 novembre 1837, puis à Moore’s Corner le 6 décembre suivant. Quant au lieutenant Ormsby, il joue un rôle déterminant dans la prise de Saint-Eustache le 14 décembre.

C’est le lieutenant Daniel Lysons qui relate cet épisode intéressant dans son ouvrage Early Reminiscences :

Un soir, le lieutenant Ormsby du Régiment des Royaux, […] faisait sa ronde habituelle, lorsque la sentinelle du commissariat se plaignit à lui que deux gentlemen, […] avaient voulu l’éloigner de force de son poste, et avaient même essayé de lui enlever son fusil. Ormsby lui dit alors à haute et intelligible voix : « Si ces messieurs s’approchent de vous encore une fois, vous avez votre baïonnette, servez-vous-en et qu’ils en subissent les conséquences.

L’un des Canadiens s’avança alors auprès du lieutenant Ormsby et lui déclara qu’il le tenait responsable de l’insulte qu’il venait de recevoir ainsi publiquement sur la rue. […] Le lieutenant Ormsby se crut obligé d’accepter le défi et d’échanger quelques coups de pistolet avec le patriote canadien. Le capitaine Mayne des Royaux était son second. Nous eûmes une réunion des officiers avant la rencontre et nous avisâmes Mayne d’avoir à retirer Ormsby du combat après le premier coup, quoiqu’il advint […]. La rencontre eut lieu et deux balles ayant été échangées sans résultat, Mayne fit comme on le lui avait commandé, sans se soucier du second de l’antagoniste d’Ormsby qui voulut l’en tenir responsable et le provoqua à son tour.

[…] Dans l’après-midi, les Canadiens déléguèrent l’un des leurs pour demander ce que se proposait de faire le capitaine Mayne. Les officiers répondirent qu’ils avaient convenu de ne permettre à aucun d’eux d’accepter un défi et qu’ils se contentaient de référer la question aux autorités militaires. Le tout fut rapporté à Sir John Colborne qui, bien entendu, désapprouva le duel qui venait d’avoir lieu et se contenta de dire, quant au reste, que nous avions peut-être raison. […]

Le journal patriote La Minerve du 2 novembre 1837 apporte quelques précisions intéressantes sur l’événement. Les circonstances de cette « affaire d’honneur » sont pourtant assez anodines. Le 26 octobre en soirée, un jeune homme serait venu à la rencontre d’Édouard-Étienne Rodier afin de lui faire part de sa mésaventure. Marchant tout bonnement sur le trottoir non loin de la sentinelle […], l’individu en question se vit obligé par le militaire de traverser la rue à cet endroit. Rodier lui répondit alors « que la chose était incroyable, que le trottoir devait être à tout citoyen, et qu’il allait lui-même s’assurer du fait ».

Le député de l’Assomption se rendit donc sur les lieux. Il passa devant la garde, sans dire un mot, sans être arrêté. Puis, il poursuivit son chemin un peu plus loin jusqu’à la maison du commissariat. C’est à ce moment qu’on lui barra le chemin, fusil au poing. Rodier répondit aussitôt qu’il n’avait pas le droit de lui interdire le passage sur ce trottoir. La sentinelle rétorqua qu’elle avait reçu ordre de ne laisser passer personne. À ce moment, le lieutenant Ormsby arriva avec d’autres officiers. Rodier se plaignit alors de la conduite de la sentinelle aux officiers qui répondirent que des directives claires avaient été données. Rodier lui demanda son nom, à quoi l’officier lui demanda d’abord le sien. Rodier obtempéra et lui répondit en lui donnant son statut et son lieu de résidence. Ormsby se présenta à son tour. Alors, Rodier dit : « je vous verrai demain », et s’en alla. Rodier chargea ensuite son ami Thomas S. Brown d’aller porter son « cartel » à Ormsby. Le capitaine Mayne arriva donc chez Brown afin de préparer la rencontre. Le lendemain, 27 octobre, les deux adversaires se sont donc donnés rendez-vous sur le terrain des courses de la rivière Saint-Pierre à 7h. « Les parties furent placés à douze pas, mais leur feu fut sans effet, et comme M. Brown revenait avec le pistolet de son ami pour le charger une seconde fois, le capitaine Mayne s’avança pour dire qu’il retirait M. Ormsby du terrain. »

Il y eu ensuite un désaccord entre les deux partis sur la suite des événements. Brown s’objecta vigoureusement alléguant que « la provocation exigeait une plus ample satisfaction », ce que refusa le capitaine Mayne. Furieux de se différents, Brown envoya Ludger Duvernay demander une « rencontre » à Mayne qui, après avoir consulté ses supérieurs, affirma « qu’il ne se considérait plus comme responsable au-delà dans l’affaire ». L’affaire d’honneur opposant le patriote Rodier et le soldat Ormsby n’aura pas d’autres suites.

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