Le dérapage qui mène aux troubles de 1837

Lorsque surviennent les troubles de 1837-1838, la crise politique est déjà encrée depuis une bonne vingtaine d’années au Bas-Canada. En fait, ce sont les 92 Résolutions qui lancent l’agenda politique qui se terminent avec le recours aux armes de 1837. Rédigées rapidement en décembre 1833 par Louis-Joseph Papineau, ces 92 Résolutions sont déposées en Chambre le 7 janvier 1834 et adoptées en 3e lecture le 22 février suivant. Reçu comme une véritable déclaration d’indépendance, ce bloc enchevêtré de dénonciations et de revendications sert en quelque sorte de programme politique au Parti patriote de Papineau.

On y revendique d’abord et avant tout l’électivité du Conseil législatif jusqu’alors nommé par le gouverneur (laissant place au favoritisme), on y dénonce ensuite la corruption de l’administration coloniale, la mauvaise gestion des ressources, en particulier celle de la British American Land Company. On revendique finalement un accroissement des pouvoirs de l’Assemblée législative et le respect de l’expression du peuple dans les désignations du Conseil exécutif, soit le gouvernement responsable.

C’est à ce moment que l’on observe la première grosse scission au sein du Parti patriote. Notamment, quelques grands leaders, la plupart de Québec, dont John Neilson, Andrew Stuart, Dominic Debartzch, Sabrevois de Bleury, quittent le Parti. Quoi qu’il en soit, les dirigeants patriotes croient encore à la bienveillance de la mère-patrie britannique et c’est pour cette raison qu’on envoie le document à Londres accompagné d’une pétition de 78 000 noms afin de faire des pressions. En ce sens, on désir avertir Londres de la piètre administration coloniale au Bas-Canada depuis plusieurs années.

Suite à la prorogation de la Chambre en mars 1834, le gouverneur annonce des élections générales à l’automne sur la base des 92 Résolutions. Ainsi, tout au long de l’été, on observe la tenue d’importantes assemblées « résolutionnistes » au caractère organisationnel. Aux élections de novembre 1834, le triomphe est total pour les patriotes qui font élire 77 candidats sur 88. Dans le comté de Deux-Montagnes, les députés patriotes Jean-Joseph Girouard de Saint-Benoît et William Henry Scott de Saint-Eustache sont élus.

À partir de ce moment, les loyaux savent pertinemment qu’ils ne remporteront plus jamais d’élections. Bref, la victoire des intérêts des marchands britanniques passe non pas par la lutte légale et démocratique, mais par une pression exercer sur la Couronne britannique et en poussant le mouvement patriote sur la voie de l’illégalité. Leur stratégie consiste donc à exercer un lobby auprès des gouverneurs et de la métropole, discréditer le mouvement patriote (en particulier son chef, L.-J. Papineau) en le qualifiant de réactionnaire et révolutionnaire, et en réduisant leur lutte à un préjugé ethnique, et enfin, amener le mouvement patriote sur le terrain de l’illégalité afin de voir suspendu les règles démocratiques pour que l’armée puisse entrer en scène.

Le dernier droit qui mène aux troubles commence avec la réponse de Londres aux 92 Résolutions des patriotes. Ce sont les 10 Résolutions Russell déposées en mars 1837. En soit, on dit « NON » aux 92 Résolutions. On retire notamment à l’Assemblée le pouvoir de bloquer le vote de la Liste civile (salaire des fonctionnaires), élément clé de la lutte de résistance des députés patriotes. Commence donc alors, pour le parti et pour Papineau, une période délicate, alors qu’on accroît la pression sur le gouvernement tout en s’assurant de se maintenir à l’intérieur des strictes limites de la légalité afin de ne pas s’exposer à des représailles judiciaires.

Il faut noter qu’entre le 7 mai et le 23 octobre 1837, des dizaines d’assemblées patriotes se tiennent partout en province. À partir du 15 juin 1837, il est désormais illégal de participer à une assemblée patriote selon le décret de lord Gosford. Cette interdiction se double à compter du 24 octobre d’une interdiction spirituelle quand l’évêque de Montréal, Jean-Jacques Lartigue, interdit les manifestations défavorables au gouvernement en place.

La seconde alternative de Papineau après avoir essuyé un sanglant refus de Londres est de brandir adroitement la menace d’un soulèvement populaire. Certains moyens de pression sont entrepris pour dénoncer les mesures coercitives de la métropole : le refus des députés patriotes de siéger au sein d’une Assemblée dénuée de pouvoir, on boycotte littéralement les produits importés visant à tarir les sources de financement du gouvernement et on organise une multitude d’assemblées politiques où l’on crée de nombreux comités de comté visant à mobiliser les campagnes et à voir respecté le boycottage.

Toutefois, le véritable dérapage qui mène à la résistance de 1837 peut être situé vers le mois d’août 1837. Ainsi, on peut alors considérer que certaines initiatives contreviennent aux paramètres légaux de Papineau ou, à tout le moins, traduisent une improvisation issue de diverses couches du mouvement patriote. Par exemple : la démission en bloc des juges de paix patriotes, l’utilisation des charivaris visant à forcer la démission des juges de paix demeurés fidèles, la création d’un volet militaire à l’organisation des Fils de la Liberté et finalement, la nomination à certains endroits, dont Deux-Montagnes, de nouveaux officiers de milice élus par le peuple selon un schéma révolutionnaire. Ainsi, le mouvement patriote tombe graduellement dans l’illégalité. Les loyaux ont gagné leur pari. Ces débordements apparaissent au grand jour à l’assemblée des Six-Comtés le 23 octobre 1837 à Saint-Charles, alors que Papineau semble diverger d’avec ses lieutenants sur les moyens à entreprendre. En fait, Papineau est totalement dépassé par les événements; le chef est supplanté par ses subalternes, par sa base.

Le 16 novembre 1837, le gouverneur Gosford émet 26 mandats d’arrestation contre certains chefs patriotes dont Girouard, Scott et Chénier dans Deux-Montagnes pour qui l’on offre respectivement 500£ chacun. La plupart prennent la décision de résister à leur arrestation. On se réfugie principalement dans le Richelieu (Saint-Denis et Saint-Charles) et dans Deux-Montagnes (Saint-Benoît et Saint-Eustache). Voilà donc qui explique la dite « Rébellion » de 1837 qui est, finalement, qu’une RÉSISTANCE aux arrestations projetées en novembre et décembre 1837. On ne peut donc affirmer que les troubles de 1837 sont une insurrection ou une rébellion, mais bel et bien une simple résistance (défensive). Rien à voir avec l’insurrection / soulèvement de 1838 qui est totalement distinct de 1837.

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