Histoire d’un timbre rare

 

Le récit dont il est question cette semaine repose sur un simple timbre canadien. Ce timbre, le troisième émis au Canada, a de particulier ses liens avec l’année 1837 et tout ce qui entoure les événements politiques qui nous intéressent.

            Il s’agit du timbre appelé la « Reine Victoria » dont la date d’émission est le 14 juin 1851. Il est le troisième timbre publié dans la province du Canada immédiatement après le « castor 3 pence » et le « Prince Albert 6 pence ». Le créateur de ce timbre est sir Sandford Fleming (1827-1915), arpenteur d’origine écossaise, dessinateur, ingénieur, fonctionnaire et recteur honoraire. Ce dernier s’est cependant basé sur le fameux et historique portrait de la jeune reine Victoria en 1837 réalisé d’après un portrait en pied peint par le peintre Alfred Edward Chalon. Le timbre en question est gravé par Alfred Jones et imprimés à 51 000 exemplaires chez Rawdon, Wright, Hatch & Edson, une imprimerie américaine dont le siège se situe à New York.

            Les origines lointaines du sujet de ce timbre remonte à l’année 1837, plus précisément le 17 juillet 1837, alors que la jeune souveraine célèbre son avènement au trône britannique, à l’occasion de sa première apparition publique, lors du discours devant la Chambre des Lords de prorogation du parlement.

            En 1837, Alfred Edward Chalon (1780-1860), un peintre suisse, est alors âgé de 57 ans. Il se spécialise particulièrement dans les portraits en miniature à l’aquarelle. D’aucuns disent que « l’élégance de son style avantage ses modèles ». C’est probablement pour cette raison que les dames et demoiselles de la bourgeoisie anglaise de l’époque lui commande leur portrait. C’est dans ce contexte que Chalon attire l’attention de la reine Victoria qui lui demande de la peindre lors de sa première visite à la Chambre des Lords le 17 juillet 1837. Ce fameux portrait montre la jeune souveraine, âgée de 18 ans, en costume d’apparat devant le Grand Escalier. Sa Majesté offrira le portrait à sa mère la duchesse de Kent.

            Plus tard, Chalon sera nommé portraitiste aquarelliste officiel de la reine. Cependant, son premier portrait de Victoria demeure son œuvre la plus célèbre, notamment en raison de sa large diffusion philatélique. Comme nous disions précédemment, on utilise la première fois ce portrait au Canada sur le timbre de 12 pence noir, émis le 14 juin 1851. Cependant, d’après le site Internet de Bibliothèque et Archives Canada, « seule la tête de la reine paraît sur le timbre, et non le portrait en pied peint par Chalon. Par la suite, le portrait de la reine de Chalon commence à paraître sur les timbres des Bahamas, de la Grenade, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Zélande, de la Nouvelle-Écosse, de l’Île-du-Prince-Édouard, du Queensland et de la Tasmanie ».

            La grande toile de la jeune reine sera par la suite exposée durant quelque temps au-dessus de l’orateur de l’Assemblée législative du Bas-Canada jusqu’en 1849. À cette époque, le parlement était situé en la Place d’Youville, dans le Vieux-Montréal, et le contexte politique était des plus bouillant. Il faut savoir qu’en 1849, le gouvernement réformiste dirigé par Robert Baldwin et Louis-Hippolyte LaFontaine promulgue la Loi sur l’indemnisation des personnes qui ont subi des pertes pendant la rébellion de 1837-1838 au Bas-Canada. Ce projet de loi fit évidemment des vagues dans la population anglophone de la province, particulièrement dans la région de Montréal. « Il stipulait que ceux qui avaient été reconnus coupables de trahison ou qui avaient été bannis n’avaient pas droit à l’indemnité. Cinq commissaires furent nommés pour voir à l’application de la loi et un montant de 100 000 £ fut mis de côté pour payer les indemnités ». Le 9 mars 1847, le bill est finalement adopté par 47 voix contre 18 à l’Assemblée législative, puis le 15 mars suivant, le Conseil législatif fait de même par 20 voix contre 14. La date prévue de la sanction officielle de loi est fixée au 25 avril 1849 par le gouverneur Elgin, gendre de lord Durham.

            Une rumeur courait qu’il y aurait probablement du grabuge autour du parlement par les contestataires. Lord Elgin sortit du parlement et sa voiture fut littéralement bombardé d’œufs, de pierres et divers autres projectiles. Des notes circulèrent ensuite sur la tenue d’une assemblée prévue à vingt heures au Champ-de-Mars. Notamment, James Moir Ferres, rédacteur en chef du quotidien montréalais The Gazette, publie un papier appelant à manifester contre cette loi au Champ-de-Mars : « […] Le bill des pertes de la rébellion. Et la honte éternelle de la Grande-Bretagne. La rébellion est la loi du sol. […]
La fin a commencé. Anglo-Saxons, vous devez vivre pour l’avenir, votre sang et votre race seront désormais votre loi suprême, si vous êtes vrais à vous-mêmes. […] La foule doit s’assembler sur la place d’Armes, ce soir à huit heures. Au combat, c’est le moment ». Le Times de Londres allait d’ailleurs dénoncer cet appel à la violence. Quoi qu’il en soit, on estime la foule présente à au moins 1 500 manifestants selon les sources. Les discours publics furent brefs, des résolutions furent aussi adoptées contre le projet de loi, et la foule, dirigée par les Tories anglophones, se dirigea rapidement vers le parlement de la Place d’Youville en criant
: « Au Parlement! », « à Monklands! » (la résidence du gouverneur général), « à bas lord Elgin! ».

            Pendant ce temps, les procédures se poursuivaient au parlement de la province. Celles-ci furent toutefois vite interrompues par une pluie de pierres lancées à travers les fenêtres par les émeutiers. Ces derniers enfoncèrent la porte principale du parlement et une fois à l’intérieur, ils saccagèrent le mobilier du bâtiment. Des conduites de gaz auraient alors été endommagées propageant les flammes dans celui-ci.

Alfred Perry, capitaine d’une brigade de pompiers volontaires, affirme dans un vibrant témoignage, qu’un des émeutiers à ses côtés décrocha un portrait de Louis-Joseph Papineau et le piétina avec vigueur.

Après en avoir chassé les députés, l’édifice du parlement est incendié par la foule en colère. Sur la vingtaine de milliers de volumes que contenait la collection de la bibliothèque de l’Assemblée législative, seulement 100 à 200 livres furent sauvés des flammes.

Le fait le plus intéressant concerne le fameux portrait de la reine Victoria qui est sauvé in extremis du bâtiment en proie aux flammes. Celui-là même qui allait servir d’inspiration au timbre susmentionné. C’est à ce moment qu’entre en scène sir Sandford Fleming, le futur créateur du timbre 12 pence arborant la reine Victoria. L’artiste écossais suivait, au printemps de 1849, des cours d’arpentage dispensés dans la salle de l’Assemblée législative. Pendant plusieurs semaines, l’étudiant, alors âgé de 22 ans, a l’occasion à maintes reprises d’observer la grande toile représentant la jeune reine Victoria dans sa robe de couronnement le 17 juillet 1837, située juste au-dessus du président de la Chambre. Le jeune homme passa avec succès ses examens et on l’invita à se présenter en Chambre le 25 avril 1849 afin d’y recevoir son diplôme d’arpenteur. Fleming arriva au parlement le soir même et, constatant celui-ci en proie aux flammes, il se fit un devoir de sauver la toile qu’il aimait tant. En compagnie de quelques amis, il pénétra dans le bâtiment en feu, décrocha le lourd tableau, l’enleva de son cadre, le roula et l’emmena plus tard en lieu sûr à Toronto.

C’est ce portrait de la souveraine anglaise qui, deux ans plus tard, en 1851, inspira Fleming dans la réalisation du troisième timbre-poste canadien. Il proposa son idée au maître général des Postes James Morris qui fut ravi.

L’histoire de ce timbre rare est donc toute particulière en raison de son rapport inhérent avec tout ce qui entoure « 1837 ». D’après le site ______, « le 12 pence était imprimé à l’encre noire sur un papier fait à la main, discrètement ligné. Il était gommé, mais pas dentelé. Quelque 51 000 timbres de 12 pence furent imprimés, mais seuls 1 510 d’entre eux furent vendus. Les timbres demeurèrent en vente du 14 juin 1851 au 4 décembre 1854. Les 49 490 timbres inutilisés furent détruits le 1er mai 1857. L’on estime généralement que, de nos jours, il n’existe même plus cent spécimens du 12 pence « Reine Victoria ». L’on connaît trois paires non oblitérées. L’une d’elles, détachée du coin du feuillet, enrichit les collections du Musée Postal National d’Ottawa, en Ontario. Un très beau spécimen non oblitéré fut adjugé pour 75 000 dollars lors de l’édition 1980 de la vente annuelle que Robert A. Siegel consacre aux objets les plus rares au monde. Les philatélistes considèrent ce timbre parmi un des plus beaux des spécimens rares ».

 

RÉFÉRENCES

Bibliothèque et Archives Canada (B.A.C.), Sandford Fleming fonds, Mikan 97800.

Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vol. 28, numéros 1-2, avril 1999.

DENT, John Charles, The Last Forty Years: Canada since the Union of 1841, Vol. I et II.

DESCHÊNES, Gaston, Une capitale éphémère, Montréal et les événements tragiques de 1849, Les Cahiers du Septentrion, 1999, 160 pages.

Dictionnaire biographique du Canada.

Le Devoir, 21 avril 1999.

PATRICK, Douglas and Mary Patrick. Canada’s Postage Stamps. Toronto, McClelland and Stewart Limited, 1964, p. 8-9 (traduction française).

Site Internet : www.vigile.net

Site Internet : www.wikipedia.org

The illustrated London News, May 19, 1849, p. 313
The Montreal Daily Star – Carnival number, janvier-février 1887.

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