L’histoire tragique de Julie Labelle

Cette semaine, nous vous relatons une histoire des plus touchantes, celle de Julie Labelle, femme décédée tragiquement à Sainte-Scholastique.

Dans son Journal de prison, l’avocat patriote André Ouimet, président de l’association des Fils de la Liberté, mentionne :

[…] Un nommé Laframboise, de Sainte-Scholastique, est aussi sorti de prison. Pour celui-là, il n’a pas fallu moins que la mort de son épouse, morte de chagrin et des souffrances qu’elle a endurées pour recouvrir son époux, qu’elle n’a pas pu voir malgré ses pressantes sollicitations pour lui valoir sa mise en liberté. Cette pauvre malheureuse, par son amour et sa vertu d’épouse, a passé des jours entiers près de la grille pour apercevoir son honnête homme de mari à travers double grille. Encore, lui est-il souvent arrivé de se voir repoussée par un bon et humain soldat exécutant les ordres barbares d’un chef inhumain. Toutefois, la douleur de la séparation, le froid enduré pour entrevoir son mari, tant près des grilles que durant le voyage, les refus grossiers et humiliants qu’elle a dû supporter l’ont conduite au tombeau après un jour de maladie. Et ç’a été pour embrasser les restes inanimés de son épouse qu’on a dit à Laframboise : Allez, maintenant, nous avons tué votre femme, vos péchés vous sont remis. C’est de même que les choses se font ici.

 

Convenons que ce récit est touchant, mais voici pour quelle raison il est encore plus tragique. Joseph Desvoyaux dit Laframboise est un cultivateur résidant sur la côte des Anges à Sainte-Scholastique lors des troubles de 1837-1838. Il naît vraisemblablement vers 1792 ou 1793 et est le fils de François Devoyau et de Madeleine Malard. On le retrouve de 1828 à 1830 en tant que lieutenant, puis enseigne du Premier bataillon de milice du comté d’York.

Joseph Desvoyaux dit Laframboise se marie à quatre reprises. D’abord, il épouse Louise Levert le 25 janvier 1813 à Saint-Benoît. Il épouse en secondes noces Julie Labelle à Saint-Eustache le 3 février 1817. Puis, moins de six mois après le décès de cette dernière, il unit sa destiné à Adélaïde Hamelin le 21 août 1838 à Sainte-Scholastique. Il se marie enfin en quatrièmes noces à Louise Graton le 18 avril 1853 à Saint-Augustin.

Dans le contexte de la résistance armée qui s’effectue dans le comté des Deux-Montagnes en 1837, quatre dépositions, réalisées le 1er janvier 1838, attestent de l’implication de Desvoyaux dans le camp patriote de Saint-Eustache. Théodore Girard, journalier et alors gardien du magasin d’Hubert Globensky au village de Saint-Eustache, affirme dans son témoignage qu’au début du mois de décembre 1837, un groupe de sept à huit hommes armés, dont Desvoyaux, est entré de force dans le dit magasin afin d’y perquisitionner du vin blanc et rouge, du whisky et des peppermints! Ignace Constantin confirme pour sa part que c’est le « colonel » Desvoyaux qui dirige ce même groupe de rebelles au magasin de Globensky. Pour leur part, Jérôme Marion et Paul Jeté, tous deux cultivateurs de Sainte-Scholastique, affirment s’être rendus au camp de Saint-Eustache et d’avoir été mis sous les ordres du « colonel » Desvoyaux.

Dès le lendemain de ces divers témoignages, soit le 2 janvier 1838, Joseph Desvoyaux dit Laframboise est incarcéré à la prison montréalaise du Pied-du-Courant. Durant les semaines subséquentes, son épouse Julie Labelle fait donc plusieurs voyages de Sainte-Scholastique à Montréal afin d’y voir désespérément son époux emprisonné pour haute trahison.

Julie Labelle naît quant à elle à Saint-Eustache le 7 octobre 1802. Elle est la fille de Joseph Labelle et de Marie-Angélique [Josèphe] Forget. C’est à l’âge de 14 ans qu’elle épouse Joseph Desvoyaux dit Laframboise le 3 février 1817 à Saint-Eustache. L’histoire relatée par André Ouimet est toutefois incomplète. En effet, ce dernier ne semblait pas savoir qu’à l’hiver 1837-1838, Julie Labelle était enceinte!

Durant la détention de son mari, Julie Labelle donne naissance au petit Isidore Desvoyaux dit Laframboise à Sainte-Scholastique le 27 février 1838. Les registres de cette paroisse affirment que celui-ci est baptisé « sous condition » qu’il est le fils du dit Joseph Desvoyaux dit Laframboise, « cultivateur, absent [puisque détenu prisonnier], et de défunte Julie Labelle ». Elle ‘a donc pas survécu à cet accouchement, et c’est en raison de son décès prématuré que Desvoyaux dit Laframboise est libéré par les autorités dès le lendemain (28 février 1838) de la mort de son épouse (et de la naissance de son fils). Julie Labelle est inhumée à Sainte-Scholastique le 2 mars 1838 à l’âge de 35 ans. Un mois plus tard, c’est malheureusement le petit Isidore qui est emporté par la mort. Il est inhumé au même endroit le 31 mars suivant.

Un autre histoire tragique que celle du couple Desvoyaux et Labelle, à la suite des rébellions de 1837-1838. Joseph Desvoyaux dit Laframboise est inhumé pour sa part le 22 octobre 1860.

 

RÉFÉRENCES :

A.N.C., recensement de 1825, County of the Lake of Two-Mountains, St.Eustache Parish, bobine C-718.

A.N.C., recensement de 1831, County of the Lake of Two-Mountains, St.Eustache Parish, bobine C-723.

A.N.C., recensement de 1842, County of the Lake of Two-Mountains, St.Eustache Parish, bobine C-728.

A.N.Q.M., « Documents relatifs aux événements de 1837-1838 », Fonds Ministère de la justice, P224, M-165-2, no. 783, déposition de Jérôme Marion, 1er janvier 1838.

A.N.Q.M., « Documents relatifs aux événements de 1837-1838 », Fonds Ministère de la justice, P224, M-165-2, no. 786, déposition de Théodore Girard, 1er janvier 1838.

A.N.Q.M., Fonds André Ouimet, P737.

A.N.Q.M., Milice et défence. Documents antérieurs à la Confédération. Bureau de l’adjudant général, Bas-Canada, 1776-1850, RG 9, I A 5, volume 11, 12 et 13, registre d’officiers 1828-1830, bobine 8495.

Le Populaire, 3 janvier 1838.

LINTEAU, Paul-André. « Les Patriotes de 1837-1838 d’après les documents de J.-J. Girouard », R.H.A.F., 21, 2 (sept. 1967), pages 281-311.

Ouimet, André. Journal de prison d’un Fils de la Liberté. 1837-1838. Montréal, Éditions Typo, Texte établi, présenté et annoté par Georges Aubin, 2006, 157 pages.

Registre de la paroisse de Saint-Eustache.

Registre de la paroisse de Sainte-Scholastique.

Université de Montréal, Collections spéciales. Collection canadiana de Louis Melzack, Manuscrits 1835-1850, cote MZmz016, document no. 2, déposition de Paul Jeté, 1er janvier 1838.

Université de Montréal, Collections spéciales. Collection canadiana de Louis Melzack, Manuscrits 1835-1850, cote MZmz016, document no. 2, déposition d’Ignace Constantin, 1er janvier 1838.

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