La rétractation du Suisse patriote

Le présent récit provient une fois de plus de l’ouvrage Le duel au Canada par Aegidius Fauteux. Dans l’histoire des duels au Bas-Canada, il en existe un où la rétractation allait mettre à l’avant scène le Suisse patriote Amury Girod, mieux connu pour sa fuite lors de la bataille des patriotes à Saint-Eustache le 14 décembre 1837.

D’emblée, Fauteux ne trace pas un portrait reluisant de l’intellectuel patriote le qualifiant entre autre de matamore[1]. Il affirme par ailleurs que Girod était toujours prêt à affronter quiconque le provoquait. Cependant, à la dernière minute, alors qu’il était rendu au « point du danger », il se défilait[2].

L’événement se déroule en 1836. Cette année-là, Girod, après avoir apostrophé Charles-Clément Sabrevois de Bleury dans les journaux, décide de s’attaquer physiquement à sa personne dans les rues de Montréal, le ruant alors de coups. Dans La Minerve du 12 mai 1836, Girod lui-même explique le contexte. Sabrevois de Bleury aurait semble-t-il promis, devant témoins, d’acheter pour £500 d’actions de la Banque du Peuple ; achat qu’il désavoua peu de temps après. Girod l’accusa alors de ne pas tenir ses promesses vis-à-vis l’institution patriote. Ne considérant point son adversaire comme gentilhomme, il ne pouvait ainsi lui envoyer un cartel selon ses dires. « Il ne [lui] restait pour le châtier que le moyen [qu’il] a adopté[3] », à savoir la simple raclée.

Fauteux poursuit en ces termes : « Par ce moyen Girod se réservait également de refuser un cartel au cas où il lui aurait été adressé, et c’est évidemment ce à quoi il tenait surtout ; pas plus qu’il ne pouvait provoquer quelqu’un qui n’était pas gentilhomme, il ne pouvait accepter son défi, et des deux façons sa peau était sauvée. Mais Bleury pensa apparemment lui aussi que Girod n’était pas de ceux qui méritent qu’on leur envoie un cartel et il fit précisément ce que Girod voulait qu’il eût fait dans le cas de Duvernay ; il le fit tout simplement arrêter pour voies de fait et il institua contre lui une poursuite en dommages pour diffamation. »

Finalement, le 30 septembre 1836, Girod fait paraître une rétractation qui se lit comme suit :

 

Je soussigné, Amury Girod, de Varennes, reconnais que Charles-Clément Sabrevois de Bleury, Ecr., avocat, et membre du Parlement, ne m’a jamais provoqué ni insulté en aucune manière ; que l’assaut commis par moi sur sa personne, le 7 avril dernier, l’a été injustement et sans que rien en sa conduite envers moi ait pu y donner lieu. Je reconnais enfin que j’ai eu dans cette occasion la faiblesse de céder à de faux rapports qui m’avaient été faits contre lui.

Je crois de plus que les écrits que j’ai publiés dans La Minerve relativement à M. de Bleury sont aussi injustes et immérités que l’assaut plus haut mentionné et sont le fruit de l’erreur où j’ai été entraîné par les rapports dont je viens de parler.

J’aime enfin à reconnaître qu’à ma demande plusieurs personnes ont bien voulu être mes intermédiaires auprès de M. de Bleury et que ce dernier s’est montré assez généreux pour discontinuer l’action qu’il avait intentée contre moi afin d’obtenir des dommages. C’est pourquoi aussitôt que j’ai été édifié sur mes torts, je suis venu de l’avant avec la présente déclaration volontairement et sans aucune suggestion de la part de M. de Bleury, et je l’autorise à faire l’usage qu’il voudra des présentes. A. Girod[4].

 

Quelques jours plus tard, le jeune député de Vaudreuil Charles-Ovide Perrault, un autre adepte des duels, expose son point de vue au libraire Édouard-Raymond Fabre au sujet de la rétractation d’Amury Girod. Usant tout de même d’indulgence à son égard, il écrit :

 

Une copie de la déclaration de Girod m’est parvenue ; elle déplaît beaucoup à ses amis. Elle est trop rampante, suivant plusieurs ; c’est se traîner dans la boue après avoir chanté bien haut. J’en suis fâché pour Girod ; c’est un acte tout à fait à son désavantage. La violence n’est pas toujours accompagnée d’énergie et il nous en donne un exemple. Il aurait dû faire une préface à cette rétractation disant que c’est la crainte des dommages et de l’emprisonnement qui l’a induit à la faire. Cette explication aurait valu quelque chose. Autrement, tout est à la défaveur de Girod et sera regardé comme une faiblesse bien grande[5].

 

Références :

FAUTEUX, Aegidius, Le duel au Canada, Les éditions du Zodiaque, 1934.

La Minerve, 12 mai 1836 et 30 septembre 1836.



[1] Aegidius FAUTEUX, Le duel au Canada, Les éditions du Zodiaque, 1934, p. 189.

[2] Ibid., p. 190.

[3] Ibid., p. 192.

[4] Ibid., p. 191-192.

[5] Ibid., p. 195.

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