Le Bureau médical des examinateurs : ancêtre du Collège des médecins

L’histoire médicale, autant son institution que sa pratique même, est toujours fort intéressante à étudier. L’évolution et l’organisation de la pratique médicale au Bas-Canada sont particulièrement passionnantes. Mais à quel moment, dans l’histoire du Québec, la province s’est-elle dotée d’une organisation chargée de chapeauter l’ars medica ?

Il faut d’abord remonter au 30 avril 1788, alors que le gouverneur Guy Carleton, lord Dorchester, ainsi que le Conseil législatif, sanctionnent une loi appelée l’Acte médical de 1788. Mais pourquoi une telle loi ? C’est à la demande des Drs James Fisher et Charles Blake que celle-ci est adoptée afin de « remédier à la situation qui sévit dans la province à cause de la présence de charlatans, rebouteur, guérisseur et médecins itinérants non qualifiés et de l’absence de contrôle de la pratique de la médecine[1] ».

Le gouverneur officialise la création d’un Bureau médical des examinateurs pour le district de Québec et d’un autre pour celui de Montréal. Ainsi, tout candidat désirant pratiquer la médecine au Bas-Canada devait soumettre une requête adressée au gouverneur qui était alors soumis à l’étude des membres du Bureau médical des examinateurs pour le district concerné. Le candidat devait évidemment répondre à leurs exigences. Administré par le secrétaire civil, c’est ce dernier qui était en charge des demandes de licences. Le candidat devait aussi présenter ses lettres de créances au bureau de son district, prêter le serment requis sur son âge afin de s’assurer qu’il était majeur, et enfin, répondre aux questions sur ses connaissances en médecine et sur ses habiletés en chirurgie, pharmacie et obstétrique. Après avoir répondu favorablement à cela, les membres recommandaient au gouverneur la candidature du futur médecin qui lui remettait finalement sa licence médicale[2].

Pour leur part, les médecins militaires étaient exemptés de passer devant le bureau médical des examinateurs. Ils recevaient en ce sens automatiquement leur licence de la main du gouverneur. Il en va de même pour les médecins diplômés de n’importe quelle faculté de médecine d’une université britannique.

L’Acte de 1788 démontre donc clairement l’existence de deux classes médicales : d’abord une élite médicale, urbaine, « possédant les privilèges de l’éducation et du statut social, et une classe inférieure de médecins praticiens installés surtout dans les campagnes avec une éducation médicale de qualité inférieure et une absence de statut social élevé[3] ». Ainsi, entre 1788 et 1831, les médecins membres des deux Bureaux seront principalement choisis parmi les médecins et chirurgiens de l’armée britannique cantonnée au Bas-Canada.

Il faut donc attendre l’Acte médical de 1831 pour observer l’apparition de Canadiens français siéger parmi les membres du Bureau médical des examinateurs de Montréal et de Québec. Parallèlement, avec la situation politique tendue qui perdure dans la province, des médecins canadiens-français émergent et s’impliquent ardemment en politique active. Pensons notamment au Dr François Blanchet, le premier de ceux-ci.

L’année 1823 est importante dans l’évolution du Bureau médical des examinateurs au Bas-Canada. En effet, une première pétition commence à circuler parmi les médecins francophones de la province[4]. Ces derniers dénoncent les nominations, qualifiées souvent d’arbitraires, par le gouverneur. On réclame alors l’électivité des postes des deux Bureaux au suffrage de l’ensemble des membres de la profession et ce, à l’instar des représentants de la Chambre d’assemblée[5]. Selon le Dr Marcel J. Rheault, auteur de Médecins et patriotes, « si l’argument principal évoqué par les requérants est le souci d’améliorer les services médicaux à la population, la raison profonde de leurs revendications est la recherche par les médecins civils d’un créneau qui leur soit propre dans le monde médical au Bas-Canada et où ils pourront influencer les décisions relatives à la médecine. Par leurs démarches, ils espèrent obtenir une reconnaissance de leur statut social et améliorer leur situation financière[6] ».

Afin notamment d’assurer une liaison fiable entre les professionnels de la santé, on fonde en 1826 la première revue médicale au Canada, sous la direction du Dr François-Xavier Tessier, sous le titre : Le Journal de médecine de Québec. Puis, à la suite de l’élection de 1827, une vaste majorité de députés médecins canadiens-français font leurs débuts dans la Chambre d’assemblée, emmenant du même coup une voix prépondérante que les Bureaux d’examinateurs ne peuvent ignorer.

C’est le 11 juillet 1831 que se déroule, au palais de justice de Montréal, une réunion importante et « très animée » des médecins et chirurgiens du district de Montréal, dans le but d’élire les membres du Bureau médical des examinateurs[7]. L’électivité des bureaux d’examinateurs tire son origine de l’Acte médical de 1831. L’élection des 12 membres se fait alors à la majorité des suffrages. Il faut toutefois noter que cette démocratie était limitée puisque le gouverneur avait toujours un droit de veto sur le choix des membres. Cette nomination, à l’été 1831, nous montre clairement une représentation équitable des médecins pratiquant à la ville ou à la campagne. La plupart des membres du Bureau de Montréal, contrairement à ceux de Québec qui sont modérés, font partie de l’aile radicale du mouvement patriote bas-canadien. Mais qui sont-ils au juste ?

À la présidence du Bureau de Montréal se trouve le doyen des médecins élus, à savoir le Dr Daniel Arnoldi (1774-1849). Né à Montréal d’un père militaire d’origine allemande, il est nommé par le gouverneur en 1812 au sein du Bureau d’examinateurs du district de Montréal. En 1823, en raison de la loi adoptée par le gouverneur Dalhousie, voulant que seuls les médecins œuvrant au Montreal General Hospital puissent faire partie du groupe, Arnoldi y est exclu. Il est réintégré dans son poste en 1831. Son allégeance politique loyale entrera rapidement en conflit avec celle des médecins patriotes qui forment le reste du Bureau de Montréal. Arnoldi démissionne finalement de la présidence du Bureau de Montréal en 1834 alors que ses collègues Nelson, Chicou-Duvert, Kimber, Meilleur et Vallée s’impliquent ardemment dans le mouvement patriote. Durant les rébellions de 1837-1838, le Dr Arnoldi est le médecin attitré à la prison neuve de Montréal, mieux connue sous le nom de la prison du Pied-du-Courant. En 1839, à la suite des troubles, Arnoldi, demeuré fidèle à la couronne britannique, réintègre son poste dans le Bureau d’examinateurs de Montréal, poste qu’il conserve jusqu’à la dissolution du Bureau en 1847.

Le Dr Pierre Beaubien (1796-1881) est un homme politique et propriétaire foncier. Après des études à Montréal et Paris, il pratique la médecine en France jusqu’en 1827. À son retour au Bas-Canada, il introduit l’usage du stéthoscope, inventé par René Laënnec. Médecin des Sulpiciens et de la Congrégation de Notre-Dame, il est aussi officier de santé pour la ville de Montréal (1832-1836) et exerce à l’Hôpital Général, puis à l’Hôtel-Dieu (1829-1830). Il est par la suite élu député de Montréal (1843) et de Chambly (1848). On lui reconnaît une sympathie avouée aux patriotes en 1837-1838, mais non une implication active.

Le Dr Rémi-Séraphin Bourdages (1799-1832) est quant à lui né à Saint-Denis, dans la vallée du Richelieu. Il est le fils du célèbre homme politique Louis Bourdages, député patriote de Nicolet. Après des études au séminaire de Nicolet (1808-1813), il étudie la médecine à Québec, puis à New York d’où il revient diplômé en 1818. Établi à Sainte-Marie-de-Monnoir (Marieville), il est élu en tant que député du comté de Rouville en 1830 sous la bannière du Parti patriote. Il décède prématurément à l’âge de 32 ans.

Pour sa part, le Dr François Chicou-Duvert (1789-1841) pratique la médecine à Saint-Charles où il jouit d’une excellente réputation. C’est sur sa propriété que se tient l’historique assemblée des Six-Comtés, le 23 octobre 1837, et dont il est le vice-président, notamment en compagnie de Wolfred Nelson[8]. Pour son rôle au sein du mouvement patriote, Chicou-Duvert voit sa tête mise à prix par les autorités de la province à la mi-novembre 1837. Le 27 décembre suivant, il se livre lui-même, à Saint-Antoine, au juge de paix. Il est incarcéré au Pied-du-Courant durant sept mois. Derrière les barreaux, il réalise un examen volontaire le 28 mars 1838 dans lequel il nie avoir organisé l’assemblée du 23 octobre et affirme ne pas avoir encouragé la prise des armes en 1837 et ce, afin de s’attirer la clémence des autorités. Il est libéré sous caution le 8 juillet 1838, au moment de l’amnistie générale[9].

Né à Montréal, le Dr Alexis Demers (1803-1833) est admis à la pratique médicale en 1824 et s’établit à Saint-Benoît. Dans le comté d’York, il participe activement au mouvement de protestation contre les agissements perfides du gouverneur Dalhousie au sujet des subsides de la province. Il est élu député patriote du comté de Vaudreuil en 1830. Il meurt lui aussi prématurément à l’âge de 30 ans.

Originaire de Québec, le Dr Timothée Kimber (1797-1856) étudie d’abord au petit séminaire de Montréal (1806-1816), puis se rend en France afin de peaufiner ses connaissances médicales. À son retour, il s’installe à Chambly où « il acquière une réputation enviable et une clientèle considérable[10] ». Proche de Wolfred Nelson, il participe aussi activement à la résistance armée en 1837-1838. On le retrouve à plusieurs assemblées tenues dans le but de faire la promotion des 92 Résolutions dès 1834. Se rangeant du côté des radicaux du mouvement, il se rend à Saint-Denis afin de joindre les rangs des insurgés de Wolfred Nelson qui l’emportent sur l’armée britannique, le 23 novembre 1837. Durant cette journée sanglante, il s’occupe à soigner les blessés dans les deux camps. Alors en fuite vers les Etats-Unis, en décembre 1837, il est arrêté aux abords de la frontière et conduit au fort Lennox de l’Île-aux-Noix, puis est transféré au Pied-du-Courant à Montréal quelques jours plus tard.

Le cas du Dr Jacques Labrie (1784-1831) est des plus intéressants. Élevé à Saint-Charles-de-Bellechasse, il étudie au séminaire de Québec aux côtés de Louis-Joseph Papineau avec qui il se lie d’amitié. Il étudie les rudiments de la médecine auprès du non moins célèbre Dr François Blanchet. En 1807-1808, il se rend à Édimbourg afin de parfaire sa formation. Parallèlement, il débute une carrière journalistique au sein du Courier de Québec puis s’établit à Saint-Eustache. S’occupant d’éducation, il fonde quelques écoles dont une plus importante pour les filles. Son implication en politique commence en 1827 alors qu’il est élu à la tête du comté d’York, poste qu’il occupe jusqu’à son décès en 1831. Labrie, passionné de constitution et d’histoire, travaille ardemment à la rédaction d’une vaste Histoire du Canada qui ne verra toutefois jamais le jour, en raison du décès prématuré de son auteur. Ce document, d’une valeur historique sans pareille, a été brûlé lors du sac du village de Saint-Benoît les 15 et 16 décembre 1837, dans le cadre des rébellions patriotes. En outre, un ouvrage à la mesure du personnage sera disponible d’ici les prochains mois par l’initiative de votre humble serviteur.

Le Dr Jean-Baptiste Lebourdais (1785-1852) tire quant à lui son prénom de son parrain Jean-Baptiste Danglade, chirurgien à L’Islet. Après des études au séminaire de Québec en compagnie de Papineau, il fait sa demande de licence médicale le 2 juin 1811 et s’installe à Montréal, rue McGill. Son implication politique demeure embryonnaire. Seule Ann Alexander, sa servante, témoigne contre lui, le 21 décembre 1837. Elle aurait semble-t-il été témoin de la réception d’une lettre de Papineau adressée à Lebourdais et dans laquelle le chef patriote affirmerait avoir « levé une armée contenant le double des effectifs de Colborne[11] ».

Le Dr Jean-Baptiste Meilleur (1796-1878) est aussi reconnu pour son implication dans le domaine de l’éducation au Bas-Canada, à l’instar de Jacques Labrie. Il est le fondateur du collège de L’Assomption et devient ensuite le premier surintendant de l’éducation du Bas-Canada. Il est reçu médecin en 1826 après avoir étudié au Vermont et au New Hampshire. De 1834 à 1838, il est aussi député du comté de L’Assomption et milite en faveur des revendications réformistes prônées par les patriotes.

Tout comme les Papineau, Chénier et De Lorimier, le Dr Wolfred Nelson (1791-1868) est sans nul doute l’une des figures emblématiques de l’histoire des patriotes au Québec, vraisemblablement en raison de sa victoire contre l’armée anglaise à Saint-Denis, le 23 novembre 1837. Lui et ses frères (Robert et John Dies) sont issus d’une grande famille bourgeoise anglaise apparentée au légendaire amiral Horatio Nelson. Il est autorisé à la pratique médicale en 1811. Participant à la guerre de 1812 contre les Américains, il s’établit ensuite à Saint-Denis. Propriétaire d’une distillerie, il voyage par la suite en Europe afin d’étudier les institutions médicales. Il est à tête des insurgés du Richelieu lors des troubles de 1837. Appréhendé par les autorités, il est exilé aux Bermudes en 1838. À son retour, il s’installe à Plattsburgh. Il revient au Canada en 1842 et d’établit à Montréal où il poursuit sa carrière médicale et politique, mais demeure alors adversaire de Papineau.

Le Dr Robert Nelson (1794-1876) est, en 1838, ce que son frère est en 1837 au sein du mouvement patriote, à savoir un leader d’une importance capitale. C’est lui qui dirige l’insurrection durant l’année 1838. Il étudie d’abord la médecine à Montréal et se rend à Harvard afin de parfaire ses connaissances en la matière. Député patriote de la circonscription de Montréal-Ouest, il ne participe toutefois pas à la résistance de 1837, contrairement à son frère Wolfred. L’année suivante, par contre, il est à la tête de la société secrète des Frères Chasseurs, chargés d’organiser une invasion du Canada à partir des États-Unis. En février 1838, il est à l’origine de la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada. En raison de l’échec de sa tentative d’insurrection en novembre 1838, il se réfugie ensuite aux États-Unis, d’abord dans l’Ouest américain, puis finalement à New York, où il décède.

Le Dr John Dies Nelson est sans contredit le plus énigmatique des médecins membres du Bureau médical des examinateurs du district de Montréal. Il serait le frère des Drs Wolfred et Robert Nelson. Nous n’avons de plus amples détails sur ce personnage.

Finalement, le Dr Guillaume-Jacques-Léon Vallée (1804-1839) débute ses études médicales à Montréal et demande sa licence le 2 août 1824. Il se rend ensuite à Édimbourg et Paris afin de se perfectionner. Selon le Dr Rheault, « à Édimbourg, il obtient le titre de Fellow du Collège royal de chirurgie et, à Paris, celui de docteur en médecine de la Faculté de médecine de Paris. Il revient au pays avec ses diplômes, et aussi avec le titre de bachelier ès lettres[12] ». Vers 1827, il s’établit à Montréal et commence sa pratique. En 1835, il participe activement à l’administration de la Banque du Peuple, créée par les patriotes. En raison de ses liaisons étroites avec le mouvement patriote, il est incarcéré à son tour le 9 novembre 1838, mais est libéré le 12 décembre suivant. Durement affecté par ses conditions de détention, son état de santé se détériora rapidement. Il s’éteint un an plus tard, alors paralysé d’après Amédée Papineau[13].

Évidemment, avec le contexte bouillant des rébellions de 1837-1838, nous observerons une véritable polarisation des groupes en place dans les Bureaux d’examinateurs, autant du point de vue ethnique que sociopolitique. Après les troubles, la plupart des médecins examinateurs, qui étaient patriotes, sont alors en fuite aux États-Unis.

Références :

FAUTEUX, Aegidius, Les Patriotes de 1837-1838, Montréal, Éditions des Dix, 1950.

La Minerve.

LAPORTE, Gilles, Patriotes et Loyaux. Leadership régional et mobilisation politique en 1837-1838, Sillery, Septentrion, 2004.

RHEAULT, Marcel J. et Georges AUBIN, Médecins et patriotes. 1837-1838, Sillery, Septentrion, 2006.


[1] Marcel J. RHEAULT et Georges AUBIN, Médecins et patriotes. 1837-1838, Sillery, Septentrion, 2006, p. 25.

[2] Ibidem.

[3] Ibid., p. 26.

[4] Ibid., p. 43.

[5] Ibidem.

[6] Ibidem.

[7] La Minerve, 11 juillet 1831.

[8] La Minerve, 30 octobre 1837.

[9] Aegidius FAUTEUX, Les Patriotes de 1837-1838, Montréal, Éditions des Dix, 1950, p. 241.

[10] Gilles LAPORTE, Patriotes et Loyaux. Leadership régional et mobilisation politique en 1837-1838, Sillery, Septentrion, 2004, p. 172.

[11] RHEAULT, op. cit., p. 265.

[12] Ibid., p. 307.

[13] Ibid., p. 308.

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