La réanimation d’un noyé en 1833 au Bas-Canada

Voici un texte d’un intérêt particulier que nous avons déniché dans
La Minerve. Le sujet en est des plus intéressants et répond à la question suivante : Comment réanimer un noyé en 1833 au Bas-Canada? Voici le texte en intégralité :

RESSUSCITATION

Le malheureux événement qui vient d’avoir lieu dans notre voisinage, et qui a causé la mort de deux citoyens, est bien propre à nécessiter quelques réflexions sur les moyens que l’on doit prendre pour ramener à la vie ceux dont l’animation paraît suspendue, et non anéantie par la submersion; l’un de ces deux individus qui vient d’être enlevé à sa famille n’a été que peu de temps dans l’eau, et il y avait encore apparence de vie lorsqu’on essaya de le tirer de l’état où il était. Nous ne voulons faire aucune remarque sur les moyens usités envers le pauvre Bourgeois, étant bien persuadé qu’on a fait pour le mieux. Nous allons mettre en manière d’aphorisme [courte maxime] et le plus succinctement possible, la méthode que nous croyons la plus propre pour renouveler l’action vitale, chez ceux où elle n’est que suspendue et non éteinte; il est bon aussi de dire qu’il y a maintes preuves évidentes dans les Transactions of Humane Society que des personnes ont été rappelées à la vie, après avoir resté sous l’eau jusqu’à trois quarts-d’heure; souvent après une demi-heure, et bien plus fréquemment encore après un quart-d’heure; ces faits doivent nous porter à persévérer dans nos efforts, même dans des cas où nous les croirions absolument inutiles.

1. Que l’individu soit le plus tôt possible transporté à la maison voisine, déshabillé, séché, enveloppé dans des flanelles chaudes, mis sous les couvertures et placé près du feu.

2. Il faut que le corps soit posté sur une table, ou baudet pour être manié avec plus de commodité; la tête et les épaules très hautes; le tourner de côté et d’autre peut avoir l’effet d’exciter l’action dormante des vaisseaux et des nerfs, ayant toujours grand soin que la tête ne soit point penchée sur l’estomac, mais qu’elle soit tenue libre et sans compression.

3. Qu’un emplâtre [préparation thérapeutique adhésive destinée à l’usage externe] de moutarde soit instamment appliqué sur le creux de l’estomac, la plante des pieds, et les pommes des mains; du poivre moulu, et même de l’ail, au défaut du premier.

4. Que l’on fasse des frictions vives et fortes des extrémités aux troncs, sous les couvertures, afin de ne pas exposer le malade à l’évaporation, qui ne manque pas de diminuer de beaucoup la chaleur du corps; que ces frictions soient faites avec la main nue, couverte de flanelles, au mieux encore de moutarde sèche saupoudrée sur la flanelle.

5. Que l’on introduise dans les narines aussi profondément que possible, par le moyen d’un plume, de l’esprit de corne de cerfs (aqua ou spir. Amm.), l’on peut aussi en administrer par la bouche quelques gouttes (dix ou vingt) dans un peu d’eau chaude, et si l’on ne peut s’en procurer, une cuillerée de rhum ou d’eau-de-vie pour exciter l’estomac.

6. Il faut introduire le museau d’un soufflet dans une des narines, en même temps comprimer l’autre, fermer la bouche, tâcher par ce moyen de dilater les poumons par l’introduction de l’air pur; aussitôt qu’on voit gonfler l’estomac et les côtés, il faut cesser de comprimer la bouche, et presser sur le thorax, afin d’expulser l’air introduit par le soufflet, en imitation du souffle naturel. Ceci doit être fait à plusieurs reprises; au défaut du soufflet, prenez une plume ou canule quelconque et par ce moyen, soufflez de l’air dans la poitrine du noyé; mais il vaut beaucoup mieux avoir un soufflet parce que l’air pur est infiniment plus vivifiant que celui qui a déjà servi à la respiration, et qui sort des poumons de la personne qui fait cette manœuvre, et le soufflet envoie l’air avec plus de force dans les poumons.

7. Il faut, si le temps n’est pas extrêmement froid, ouvrir les portes et les fenêtres, afin que l’air du dehors puisse avoir accès au malade, et c’est pourquoi l’on doit laisser dans l’appartement seulement les personnes employées auprès de l’infortuné; rien n’étant plus funeste que le grand nombre dans ces occasions.

8. Ces moyens usités pendant quelque temps, il sera bon aussi de frapper les plantes des pieds de temps à autre assez fortement, avec une règle, ou la main d’un homme robuste, pour agir comme excitant et stimulant.

9. L’on pourrait peut-être avec avantage administrer un clystère [seringue pour les lavements] composé d’eau tiède, et d’un demiard [mesure de capacité équivalant au quart d’une pinte] de vin, ou une couple de verres de rhum pour réveiller l’action du tube digestif, ou probablement la composition suivante sera encore meilleure : un peu de graisse, un verre de patte d’huile de térébenthine, et un demiard d’eau chaude.

10. L’électricité et le galvanisme peuvent aussi être d’une grande utilité, mais l’on peut s’en passer par un emploi continu et rigoureux des moyens ci-haut indiqués, qui sont à la portée de tout le monde.

Voilà à peu près en aussi peu de mots que possible, ce que l’on doit faire dans une semblable circonstance; voici maintenant ce qu’il ne faut pas faire :

Il ne faut pas faire exposer le corps nu à l’extérieur, ni le déshabiller que dans la maison, et que lorsqu’on a une couverture chaude pour l’envelopper; il ne faut pas le rouler sur un quart, ce qui ne peut qu’avoir l’effet de congestionner davantage les poumons, le côté droit du cœur et le cerveau; il ne faut pas le plonger dans une cuve de sel froid, car tous ces moyens tout bien intentionnés qu’ils soient, ont un effet diamétralement apposé à celui qu’on en attend.

En résumé, il faut réchauffer la surface extérieure, afin que les vaisseaux capillaires (radicaux des veines) puissent agit et exciter les tronc veineux à rapporter le sang au foyer de la sanguification (poumons) par les conduits du cœur, pour réveiller l’action de ces derniers tant en les stimulants par une respiration simulée que par l’application des irritants sur l’estomac et aux narines.

Si l’individu se réchauffe, respire, mais reste dans un grand état d’accablement, de léthargie, la face congestée et bleue et s’il est pléthorique [abondance excessive de sang], l’on pourrait pratiquer une légère saignée, afin de donner plus d’essor à la circulation et de faire disparaître quelques engorgements qui existent dans certaines parties, mais il ne faut jamais saigner un noyé proprement dit.

Référence :

La Minerve, 6 mai 1833.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *